Eglise et cosmos
EGLISE ET COSMOS
Olivier Clément
Entre la première et la seconde venue du Seigneur, entre le Dieu-homme et le Dieu-univers, entre la modalité déchue de l’être et sa modalité transfigurée, il y a l’Église, comme “limite” et comme “passage”. Chaque chrétien, par sa communion aux choses saintes, c’est-à-dire à l’eucharistie, et dans la communion des saints, devient lui-même une vivante “limite”, où la mort passe dans la vie.
L’histoire cosmique de l’Église est l’histoire d’un enfantement, celui du cosmos comme corps de gloire de l’humanité déifiée. L’Église est la matrice divino-humaine où se tisse ce corps universel de l’homme nouveau, des hommes nouveaux : “La création tout entière… souffre les douleurs de l’enfantement… jusqu’au moment de sa régénération” (Ro 8, 20-22).
Les “mystères” de l’Église, c’est-à-dire les divers aspects de la vie de l’Église comme sacrement du Ressuscité, constituent le centre et le sens de la vie cosmique. Les choses n’existent que par les prières, les bénédictions, les transmutations de l’Église : “En tout cela, la matière auparavant morte et insensible transmet les grands miracles et reçoit en elle la force de Dieu.” (saint Grégoire de Nysse, PG 46, 581B). Tout culmine à la métamorphose eucharistique.
Pour saint Irénée, c’est toute la nature que nous offrons, afin qu’elle soit “eucharistiée”. Dans l’offrande, rappelle Cyrille de Jérusalem, “on fait mémoire du ciel, de la terre, de la mer, du soleil, de la lune et de toute la création…” (Catéchèses mystagogiques, V, 6).
Si les sucs montent de la terre, si l’eau décrit son cycle fécondant, si le ciel et la terre s’épousent dans le soleil et dans la pluie, si l’homme laboure, sème, moissonne et vendange, si le cellier tressaille d’un noir parfum, si le vieux grain meurt dans la terre et le grain nouveau sous la meule, c’est pour qu’enfin une nourriture apparaisse qui ne transmette que la vie, c’est pour qu’enfin l’œuvre de l’homme fasse de la chair de la terre un calice offert à l’Esprit.
Pour et parce que : de ce centre lumineux en effet, de ce peu de matière introduite à l’incandescence du Corps de gloire, le feu gagne jusqu’aux rochers et aux étoiles dont la substance est présente dans le pain et le vin, la sanctification eucharistique protège le monde, sature lentement d’éternité le cœur des choses, prépare la transformation du monde en eucharistie.
Ainsi l’Église apparaît comme le lieu spirituel où l’homme fait l’apprentissage d’une existence eucharistique et devient authentiquement prêtre et roi : par la liturgie, il découvre le monde transfiguré en Christ et désormais collabore à sa métamorphose définitive. La mission cosmique de l’Église se multiplie activement dans le monde par l’humble royauté de l’homme liturgique. L’homme sanctifié est un homme qui sanctifie.