
Ecrire sur le sol
Que fait Jésus ? Il se baisse deux fois et écrit de son doigt sur le sol, c’est-à-dire dans la poussière. Qu’a-t-il pu écrire ? Il y aurait une manière juive de poser la question : qu’est-ce qu’un juif (Jésus) peut écrire dans la poussière ou sur la terre au risque que cela s’efface ?
La question relève d’un problème théologique et d’un problème de bon sens. Ecrire dans la poussière conduit à l’effacement. La question de l’effacement est essentielle dans la pensée juive lorsque l’on sait que le Nom de Dieu ne doit jamais s’effacer. Sauf dans un seul cas : lorsqu’il s’agit de réconcilier un homme et une femme, lorsque le mari jaloux soupçonne sa femme d’adultère.
L’explication en est donnée dans un très beau texte d’Emmanuel Lévinas [1]: « Le Nom de Dieu d’après quelques textes talmudiques ».Le philosophe écrit :
« La transcendance du Dieu nommé ne saurait s’exposer dans un thème. D’où l’extrême précarité de cette manifestation du Nom à laquelle l’interdiction d’effacer apporte quelque secours. Mais voici un cas où le Nom ne se trace qu’en vue de son propre effacement. Il en est longuement question dans le traité Sota (53a). La femme soupçonnée, sans preuve, d’adultère par son mari doit, d’après Nombres V, être amenée par le mari jaloux auprès du pontife du Temple et se soumettre à une épreuve (où les sociologues reconnaîtront une ordalie, mais qui, tout compte fait, est une bonne façon de dépassionner le conflit par l’apparition même d’un tiers, sous les espèces du pontife). A un certain moment, selon le rite décrit dans la Bible, le pontife conjurera la femme : « Si un homme a eu commerce avec toi, que l’Eternel (écrit comme Tétragramme) fasse de toi un sujet d’imprécation. (… ) » Et la femme répondra : « Amen, amen ».
Le pontife écrira ces paroles (où figure le Tétragramme) sur un bulletin. Il les effacera dans les eaux amères. Dans cet effacement s’effacera aussi le Tétragramme écrit en vue de cet effacement. Le texte talmudique, dépassant les données d’un rite très antique, affirme une idée nouvelle : l’effacement du Nom est la réconciliation des humains. »
Nous avons cité longuement ce texte pour mesurer l’enjeu de l’effacement d’une écriture dans la poussière. Il est vrai que le pontife du Temple disposait de ce qui était nécessaire pour produire les eaux amères. Jésus n’avait pas ce qui était nécessaire, mais peut-être a-t-il improvisé une épreuve d’effacement dans la poussière, en imitation du pontife du Temple ?
Si cette hypothèse – l’écriture du Nom divin – fondée sur l’évidence du risque d’effacement de l’écriture dans la poussière est pertinente, alors on comprendrait tout autrement comment et pourquoi « les scribes et les pharisiens ayant entendu, s’en vont un à un, à commencer par les plus vieux. » Ils ne sont pas partis parce qu’ils sont tous des pêcheurs, mais parce que Jésus aurait pratiqué une “ordalie” (pour parler comme les sociologues) en imitation du pontife. Devant cet acte de sagesse inspiré par la loi de Moïse elle-même, ils seraient partis, inspirés par la même sagesse.
C’est pourquoi Jésus interroge la femme : « Femme où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle dit : « Personne Seigneur ». Et Jésus dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus. » Il y a dans le ton de ce questionnement aucune ironie ou critique à l’égard de scribes et des pharisiens. Jésus semble reconnaître ici la capacité de juger de scribes et des pharisiens : ils n’ont pas condamné, et lui-même ne condamne pas. N’est-ce pas ici une reconnaissance de la loi de Moïse ?
Monique Lise Cohen
Une lecture hébraïque de Jean 8, 1-11 : La femme adultère
[1]E.Levinas – “Le Nom de Dieu d’après quelques textes talmudiques” in L’au-delà du verset: lectures et discours talmudiques” Les Ed de minuit, 1982 (pp.152 et sq)
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